
L’attitude la plus naïve, mais aussi la plus répandue, consiste purement et simplement à rejeter l'étranger. II est l'autre dans toute sa différence culturelle, différence qui est perçue comme une atteinte à sa propre identité. Sans doute, certains voudront rétorquer à cela que les sociétés occidentales ont accompli un très grand effort afin " d'intégrer " les populations étrangères venues des pays du Sud, en mettant en place des politiques dites " d'intégration ". Toutefois, on peut se demander si ces politiques sont la preuve d'une réelle ouverture d'esprit qui viserait à accepter la diversité des cultures ou si elles sont en fait des moyens d'uniformiser les populations, de niveler les différences culturelles et d'imposer insidieusement le modèle de vie occidental ? II est vrai que : " loin de rester enfermées en elles-mêmes, toutes les civilisations reconnaissent, l'une après l'autre, la supériorité de l'une d'entre elles, qui est la civilisation occidentale " [Claude Lévi Strauss, Races et Histoires, Gonthier, Paris, 1971, page 51]. Au fond, profitant d'une certaine suprématie, l'attitude des sociétés occidentales face aux étrangers n'est-elle pas de " supprimer " la diversité des cultures tout en feignant de la reconnaître pleinement.
1- La peur de l'étranger stigmatisée dans la figure de l'immigré
Lorsque l'on se penche sur l'attitude actuelle des sociétés occidentales vis-à-vis des étrangers, on ne peut s'empêcher de constater une certaine ambiguïté.
Désormais, l'étranger n'est plus celui qui est de passage dans un lieu, mais l'immigré installé, souvent de manière définitive dans ces sociétés, pour y trouver un emploi et faire venir sa famille ou en fonder une sur place. Ces sociétés laissent paraître une volonté de tolérance, d'acceptation de la diversité culturelle en mettant en avant les notions de " droits de l'homme ", " d'égalité des chances d'accès au savoir par la scolarisation " etc. Par ailleurs, dans certains pays comme la France, des mesures telles que le changement de nationalité pour les étrangers semblent vouloir favoriser leur adaptation au sein de la société d'accueil. Cependant, ces sociétés véhiculent, parallèlement, un autre discours qui montre l'immigré, parce qu'il est étranger, comme perturbateur de l'ordre social. Sa différence culturelle devient un frein à son " intégration " dans la société d'accueil. Cette présence d'immigré est dénoncée comme une source de trouble à l'ordre public.
A regarder de plus près, ce discours contradictoire ne s'adresse pas à tous les immigrés. La figure de l'immigré inquiète, d'autant plus que les formes culturelles, morales, religieuses, sociales et esthétiques qu'il véhicule sont éloignées de celles auxquelles s'identifie la société d'accueil. Face à des situations de confrontations culturelles, l'individu est souvent amené à avoir des réactions grossières qui traduisent cette répulsion en présence de manière de vivre, de croire ou de penser qui lui sont étrangères. Derrière cette contradiction ne se cacherait-il pas la peur de l'étranger dans toute sa différence culturelle ? En France, par exemple, ce sont essentiellement les populations du Maghreb et d'Afrique noire qui doivent faire face à une xénophobie ambiante. Elles sont à la fois la proie des idéologies racistes et des politiques dites d'intégration. Ces immigrés dérangent par leur apparence physique qui présente tous les signes de leur statut d'étranger (la négritude par exemple) et ils possèdent en outre leurs propres règles culturelles et sociales de fonctionnement qui se distinguent de celles de la société française. Aussi, les idéologies racistes cherchent-elles à les exclure de la société d'accueil, tandis que les politiques d'intégration tentent de faire disparaître la différence culturelle par l'assimilation forcée aux règles sociales et culturelles de la nation d'accueil. A aucun moment, l'immigré n'est reconnu dans sa différence culturelle et donc dans son individualité propre.
2- Les paradoxes de l'altérité
En définitive, une réflexion sur le statut d'étranger renvoie immanquablement à la position de l'individu face à l'altérité. II nous semble que la relation entre l'étranger et l'autochtone se situe rarement sous le signe de la réciprocité de l'échange, surtout lorsque la société d'accueil appartient au monde occidental. Généralement venus de pays pauvres, beaucoup d'individus émigrent vers les sociétés occidentales pour obtenir de fa richesse. Ces hommes savent qu'ils sont en position de demande et se placent d'emblée en situation d'infériorité. L'étranger, devenu immigré, est prêt à encaisser les pires humiliations tout en caressant le doux rêve de retourner un jour le pays natal.
Dans le phénomène de l'immigration, le paradoxe est entretenu par l'immigré lui-même qui a besoin de se convaincre que sa condition est provisoire face à une société d'accueil hostile à son égard, mais aussi par la communauté d'origine qui feint de considérer ses émigrés comme de simples absents, et enfin la société d'accueil qui accorde un statut provisoire à l'immigré tout en prônant une politique d'intégration.