Tuesday, August 23, 2005

Les sciences sociales en Afrique

Les sciences sociales en Afrique subsaharienne

Vue d'ensemble

Les sciences sociales en Afrique subsaharienne ont été, comme chacun sait, profondément touchées par l'instabilité, la répression politique et des difficultés économiques débilitantes. Les universités publiques en particulier, qui, traditionnellement, contrôlent la recherche et la formation, fonctionnent aujourd'hui au ralenti en raison du manque de ressources, des interventions du gouvernement et de la fuite des cerveaux. Un grand nombre de spécialistes africains de renom en sciences sociales, dont la plupart ont suivi une formation à l'étranger grâce à des programmes de formation de compétences financés par des donateurs, se sont installés à l'extérieur de cette région pour échapper aux mauvaises conditions de travail, à l'appauvrissement ainsi qu'à l'hostilité des régimes en place. Pour survivre, les quelques spécialistes qui restent doivent soit abandonner totalement leurs activités de recherche et d'enseignement, soit combiner leurs travaux universitaires avec d'autres activités génératrices de revenus. Certaines de ces activités relèvent de la recherche, mais sont souvent des activités appliquées effectuées sous contrat avec le gouvernement ou les agences donatrices. Pour finir, la plupart des chercheurs travaillant en Afrique, et plus particulièrement les jeunes chercheurs, sont coupés à la fois des travaux de leurs collègues dans la région et de ceux de la communauté scientifique internationale. Cela est dû, en partie, à l'absence de revues et d'ouvrages spécialisés, à une technologie de communication limitée et à d'importantes barrières linguistiques (surtout entre les zones anglophones et francophones).

La situation étant plutôt sombre en Afrique à l'heure actuelle, il semble tout à fait remarquable que des recherches puissent encore y être effectuées dans le domaine des sciences sociales, et que certaines d'entre elles s'avèrent de très grande qualité. II se trouve que les conditions structurales générales n'ont pas nécessairement décidé du sort des sciences sociales africaines. Même dans des pays confrontés à un grave déclin économique et à un climat politique menaçant, comme, par exemple, le Nigeria (nation la plus peuplée d'Afrique, avec une tradition de débats intellectuels ouverts, qui s'est maintenue même sous les régimes autoritaires les plus sévères), certains chercheurs indépendants poursuivent des recherches intensives et continuent à publier leurs travaux. En outre, au cours des années 90, des changements politiques sont intervenus qui pourraient s'avérer bénéfiques pour les sciences sociales. La fin de l'apartheid en Afrique du Sud constitue bien évidemment un des changements les plus spectaculaires. Elle a contribué à créer un nouvel espace pour les échanges intellectuels et la diversification de la communauté scientifique. II se peut, en effet, que l'Afrique du Sud devienne un grand centre régional de formation dans une variété de domaines, y compris celui des sciences sociales. Dans d'autres pays, la solution des anciens conflits (comme au Mozambique, en Éthiopie et en Érythrée~ ainsi que la libéralisation et la démocratisation des différents régimes ont également ouvert la porte à de nouveaux projets de recherche, sans qu'y soit nécessairement attachée la crainte d'une interférence ou d'un harcèlement de la part de l'État. Même si ces avancées, étant donné leur nature précaire et la persistance de la crise économique, n'ont pas résolu le problème de la fuite des cerveaux, les chercheurs peuvent maintenant, dans plusieurs parties du continent, nourrir quelques espoirs de s'établir dans leur pays pour y exercer une profession à laquelle ils ont été formés. Dans d'autres pays, bien sûr, où les conditions n'ont fait qu'empirer et où la sécurité même des individus est quotidiennement menacée, le statut des sciences sociales est écrasé par le poids du contexte global.

En réponse à ces contraintes structurales, on voit apparaître, depuis les années 80, un certain nombre d'innovations en matière d'organisation, que ce soit à l'échelle nationale, régionale ou continentale, visant à compléter (et souvent à se substituer à) un système universitaire défaillant. Une des organisations les plus importantes à cet égard est le CODESRIA (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique), organisation panafricaine qui, à travers une série d'initiatives telles que des bourses de recherche, des rencontres, des publications, des ateliers de mise en réseau et de formation, a préservé et étendu les possibilités de reproduction des communautés scientifiques. Une gamme de réseaux de recherche, établis entre plusieurs pays africains et consacrés à des disciplines ou à des thèmes spécifiques; ont également vu le jour ces dernières années. Ces réseaux ont pour but d'encourager la formation de compétences, la recherche et la professionnalisation. Certains de ces réseaux ont déjà considérablement avancé vers la réalisation de leurs objectifs, en particulier dans les domaines bénéficiant d'un soutien financier solide et dans lesquels la théorie et la méthode de travail font l'objet d'un consensus parmi les participants. L'AERC (Consortium africain pour la recherche en économie) fait partie de cette catégorie de réseaux. Après avoir aidé à revitaliser l'étude de la macro-économie, le consortium gère aujourd'hui un programme de maîtrise reliant entre elles dix-huit universités ainsi que plusieurs réseaux dans le domaine de l'agriculture qui établissent un pont entre les sciences sociales et les sciences naturelles appliquées. Plus récemment, des instituts de recherche indépendants, consacrés à la réforme des institutions politiques et économiques, ont été fondés, souvent avec le soutien de la Banque mondiale, et contribuent activement au débat politique. Certaines organisations non gouvernementales (ONG) locales ont commencé des recherches dans des domaines tels que la santé, les droits de l'homme, l'égalité des sexes, l'éducation et la démographie. II en résulte une grande diversification des organismes impliqués dans la recherche en sciences sociales ainsi que des publics concernés.
Grâce à ces innovations, ainsi qu'à d'autres initiatives, les chercheurs africains tentent d'établir davantage de liens avec la communauté scientifique internationale. Ils collaborent ainsi à des projets de recherche, participent à des échanges et à des programmes de formation et prennent part à un certain nombre d'autres mécanismes informels. Des liens de diverses natures ont déjà été établis avec des organismes et des chercheurs en Europe, en Amérique du Nord et dans d'autres régions du globe, même s'il ressort clairement que ces liens sont plus souvent dans le sens Nord-Sud que Sud-Nord. À l'heure actuelle, cependant, seul un pourcentage relativement faible de chercheurs du continent sont impliqués dans de tels programmes.

Malgré l'utilité de ces programmes de collaboration, leurs priorités sont trop souvent déterminées par celles des organismes extérieurs et des donateurs qui subventionnent les échanges. De plus, la plupart de ces échanges se font avec des organisations spécialisées dans l'étude de l'Afrique situées en dehors de la région. Nombre de chercheurs africains ressentent donc une certaine insatisfaction à être ainsi isolés des réseaux couvrant les thèmes les plus importants des sciences sociales (tels que la démocratisation, la réforme économique, la culture populaire), dans une perspective comparative. En matière de liens, de publications et de résultats de recherches, les spécialistes africains sont ainsi coupés du travail des spécialistes étudiant des phénomènes voisins dans d'autres parties du monde.

Certaines questions ont été soulevées à propos des récentes innovations organisationnelles. Est-ce que le fait que l'on s'intéresse plus particulièrement (et que l'on apporte son soutien) à des domaines politiquement prioritaires marginalise d'autres disciplines ou sujets d'étude des sciences sociales, et donc, a fortiori, des sciences humaines? Réciproquement, est-ce que la diversité, le fait de « laisser mille fleurs s'épanouir », pose des problèmes et empêche d'établir des priorités, surtout lorsque les ressources sont rares? De façon plus générale, les réseaux de recherche et les instituts indépendants sont ils, dans la pratique, impliqués dans une relation à somme nulle avec les universités, étouffant à long terme toute chance de réhabilitation de ces dernières? Comment intervenir pour assurer cette réhabilitation? L'internationalisation des échanges a-t-elle créé un système à deux niveaux, dans lequel une minorité de chercheurs est plus étroitement liée et donc plus encline à dialoguer avec la communauté internationale qu'avec leurs propres collègues et leur propre société? Ce sont là des problèmes qui préoccupent à la fois les spécialistes africains et la communauté des donateurs.

QUESTIONS DE FOND: THÈMES ET MÉTHODES
Les principaux thèmes des sciences sociales en Afrique sont, et ce n'est pas une surprise, déterminés par les conditions existantes sur le continent. Ce sont les thèmes liés à l'économie politique qui prédominent, et plus particulièrement la réforme économique à travers les Programmes d'ajustement structurel (PAS), la démocratisation, la société civile et l'analyse des conflits. Parmi les domaines les plus appliqués de la recherche en sciences sociales, la santé, l'agriculture et les études de genre constituent également d'importants sujets de recherche.

Alors que les problèmes liés à l'économie politique dominent l'ensemble des recherches effectuées par les spécialistes africains, d'importantes divisions sont apparues au cours des dix dernières années entre les chercheurs soutenant les réformes économiques et politiques sur le continent et les autres, qui critiquent ces processus, et plus particulièrement leur imposition par l'Occident. Bien que ces tensions aient toujours existé, elles ont pris une dimension nouvelle à la lumière de l'ouverture du paysage politique dans certains pays africains, des conflits civils dans d'autres et des divers effets des programmes de réforme économique. En sciences politiques et en sociologie, l'accent mis sur la classe sociale en tant que concept clé est aujourd'hui beaucoup moins prononcé, alors que, dans le sillage des changements politiques, sont apparus un certain nombre de thèmes nouveaux, dont des questions relatives aux projets constitutionnels. L'étude des conflits est passée d'une approche axée sur les luttes révolutionnaires à une analyse de l'ethnicité, de l'accès inégal aux ressources entre les différentes régions d'un même pays et du rôle des forces de maintien de la paix.
Les études culturelles, qui allient certains aspects de l'anthropologie à des perspectives empruntées aux sciences humaines, sont devenues très populaires, en particulier chez les spécialistes francophones. Elles traitent des bases culturelles du pouvoir ainsi que de la culture populaire. Les transformations politiques survenues en Afrique du Sud ont orienté les programmes de recherche dans ce pays vers l'ensemble de ces préoccupations. Plus globalement, même si les chercheurs contemporains continuent à reconnaître l'héritage colonial, un mouvement centré sur les racines africaines des phénomènes sociaux s'est développé, qui remet totalement en cause la distinction entre extérieur et intérieur. Dans le même temps, les notions de néocolonialisme et de dépendance ont été redéfinies grâce aux études sur les PAS, sur les conditions politiques associées aux différents types d'aide, sur l'intervention dans les conflits, et sur l'impact de la culture et des médias occidentaux.

Les types de recherche ainsi que leurs approches méthodologiques varient en fonction de l'environnement institutionnel dans lequel ils ont été produits et en fonction de la nature du financement. La recherche empirique guidée par la théorie prédomine dans les contextes de recherche fondamentale, mais également parmi les spécialistes travaillant dans les optiques plus critiques mentionnées ci-dessus. Ces approches entraînent l'utilisation d'une méthodologie plutôt qualitative, qu'elle soit ethnographique, historique ou discursive. Le travail empirique descriptif se retrouve plus communément dans la recherche appliquée, souvent entreprise avec l'aide de consultants et dont le but est d'établir un lien direct avec le politique. Ici, ce sont les méthodes quantitatives et statistiques qui sont communément utilisées, en particulier les enquêtes et la structuration statistique des résultats selon les Modèles statistiques pour les sciences sociales (SPSS). Bien entendu, les économistes s'appuient sur des mesures quantitatives, et ce quel que soit leur public (politique ou spécialiste). En outre, la plupart d'entre eux travaillent dans le domaine de la macro-économie. La micro-économie, quant à elle, avec les avantages qu'apporte sa méthodologie (comme la théorie des jeux et le choix rationnel), n'est que très peu présente dans la région, tant en sciences économiques que dans les autres disciplines des sciences sociales où elle a exercé une grande influence (par exemple, les sciences politiques et la sociologie). II s'agit cependant ici de généralisations puisque chaque chercheur utilise différentes méthodes de travail. Un même spécialiste peut ainsi utiliser une ou plusieurs approches, en fonction de son objectif et du contexte institutionnel d'un projet spécifique.


FORMATION
En ce qui concerne la formation, les universités restent le lieu privilégié de la formation en sciences sociales, surtout au niveau de la maîtrise. Bien que les statistiques manquent, une grande partie des doctorats se font à l'étranger, principalement en Europe et en Amérique du Nord, mais aussi en Asie du Sud et de l'Est. L'Afrique du Sud est, de plus, un centre névralgique important dans la formation des doctorants, et ce de façon croissante depuis le début des années 90. Certains réseaux de recherche offrent aussi des possibilités de formation sous forme de bourses ou d'ateliers. Le CODESRIA (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique) est particulièrement actif dans ce domaine. Les étudiants titulaires d'une maîtrise travaillent souvent comme chercheurs associés à l'Université et dans des organismes indépendants, recevant une formation sur le tas tout en continuant leur doctorat dans leurs universités nationales ou en essayant d'obtenir une place dans un programme étranger de formation. Comme nous l'avons mentionné ci-dessus, l'AERC coordonne les programmes de maîtrise de sciences économiques dans plusieurs départements d'Afrique du Sud et de l'Est.

RECHERCHE ET ENSEIGNEMENT
Les principaux débouchés professionnels pour les chercheurs en sciences sociales restent les postes d'enseignants au sein des universités, ou encore des postes associés dans les instituts de recherche. De plus, de nombreux spécialistes allient recherche et enseignement à des contrats de consultant afin d'augmenter leurs revenus. Une tendance récente est de trouver du travail auprès d'organisations non gouvernementales (ONG), au sein desquelles les responsabilités varient selon les pays d'un poste de direction à celui de consultant ou de chercheur. D'autre part, dans de nombreux pays, les spécialistes des sciences sociales font carrière dans la fonction publique, ce qui la plupart du temps limite leurs activités de recherche. La fuite des cerveaux est également un problème constant puisque certains chercheurs africains, surtout ceux qui sont formés à l'étranger, décident de s'installer dans le pays où ils ont fait leurs études lorsque les conditions politiques et économiques rendent leur retour impossible ou peu souhaitable. Un des objectifs des sciences sociales en Afrique est donc de trouver un moyen de développer les contacts entre les spécialistes résidant à long terme à l'étranger et leurs collègues sur le continent. Dans de nombreux pays, il existe en outre de plus en plus de possibilités d'emplois extra-universitaires, grâce notamment au rôle plus important joué par les ONG et à l'apparition de groupes d'experts et d'instituts d'analyse politique et administrative. Cette situation est liée à un mélange de facteurs d'attraction et de répulsion, vu les salaires peu élevés et les mauvaises conditions qui caractérisent la plupart des universités publiques. L'influence des agences étrangères de développement représente, elle aussi, un facteur important puisqu'un grand nombre d'entre elles désirent trouver des partenaires sur place pour leurs projets de recherche. Même si la plupart des consultants travaillent à l'Université, ils passent dans la pratique une grande partie de leur temps à travailler sur ces projets, dont la rémunération est plus élevée. La sécurité d'emploi pour ces consultants est, par définition, précaire, puisqu'ils opèrent projet par projet. L'existence des centres de recherche extra-universitaires soulève également certaines questions et incertitudes quant à la durée des carrières, ces centres dépendant du niveau de soutien financier à terme des donateurs. La stratégie la plus utilisée est donc de conserver son poste à l'Université et de saisir d'autres occasions de travail lorsqu'elles se présentent. Enfin, en ce qui concerne l'autonomie des chercheurs, on peut observer plusieurs courants contradictoires. Dans les pays où des politiques plus libérales laissent dorénavant davantage de place à la liberté d'expression, les universités sont elles aussi plus libres et les chercheurs peuvent donc adopter des points de vue critiques sans crainte ni menace. Cependant, les agences de développement et les donateurs qui subventionnent certaines recherches ont leurs propres priorités et standardisent souvent les méthodes de recherche, que les chercheurs doivent suivre s'ils désirent y prendre part.

L'enseignement constitue la principale responsabilité de beaucoup de chercheurs travaillant dans les universités. Étant donné les difficiles conditions de travail, le fait qu'autant de chercheurs en sciences sociales poursuivent leur tâche d'enseignant est une preuve de leur engagement. De plus, les charges d'enseignement se sont multipliées car le nombre d'inscriptions a augmenté dans presque toutes les universités. Dans certains endroits, des innovations ont été introduites. À l'université de Makerere, en Ouganda, par exemple, des cours du soir sont proposés à des étudiants qui paient pour étudier à mitemps, et constituent une nouvelle source de revenus pour le corps enseignant. Un phénomène que l'on peut observer dans certaines universités est l'émergence de deux groupes de chercheurs au sein d'un même établissement. Un premier groupe est constitué de spécialistes qui occupent des postes dans les départements universitaires et jouissent d'une relative sécurité d'emploi, mais qui sont limités dans leur temps de recherche par leur fonction d'enseignement. Les universités prennent en compte, pour cette catégorie de spécialistes, les publications et les travaux de recherche lorsqu'elles décident des promotions. Ici, la publication d'articles dans des revues internationales à comité de lecture est plus que souhaitable. Le deuxième groupe, quant à lui, est composé de spécialistes travaillant dans des centres de recherche installés sur le campus, mais qui n'exercent aucune activité d'enseignement. 11 peuvent percevoir des revenus plus élevés, mais leurs contrats de travail sont à durée déterminée et renouvelables, et leur sécurité d'emploi est donc plus précaire.

L'aide institutionnelle pour la recherche en sciences sociales provient de sources à la fois internes et externes. Ainsi, les universités offrent un soutien de base sous forme d'une infrastructure et de bureaux, alors que de nombreux projets de recherche sont conduits avec l'assistance d'organismes donateurs. Les donateurs offrent également leur soutien à des bibliothèques, des archives et à la technologie informatique. Mais la disponibilité des ressources est largement dépassée par la demande, surtout lorsqu'il s'agit de recherche fondamentale, pour laquelle les chercheurs établissent eux-mêmes leur programme d'étude. De manière générale, l'aide offerte aux sciences naturelles appliquées est beaucoup plus importante que celle dont bénéficient les sciences sociales, les sciences humaines arrivant loin derrière en troisième position. Dans les pays où les organismes internationaux pour la santé ont investi dans la recherche contre le sida, par exemple, les crédits disponibles seront à coup sûr gigantesques par rapport au montant disponible pour les sciences sociales (l'économie mise à part). La recherche sur la santé et l'agriculture s'associent des spécialistes des sciences sociales et ces derniers ont tendance à jouer un rôle secondaire dans la plupart des autres projets de recherche. En conséquence, une grande partie de la recherche en sciences sociales est guidée par des objectifs politiques, même s'il s'agit là du résultat des conditions de financement de la recherche et non des décisions des chercheurs eux-mêmes. Beaucoup de spécialistes africains espèrent que leur travail jouera un rôle dans l'élaboration de politiques mais n'ont pas les moyens de structurer leur travail comme ils l'entendent. De plus, leur rôle dans la recherche appliquée se limite à recueillir des données, pendant que le personnel des agences qui les ont engagés pour la recherche effectue souvent lui-même les analyses.

COMMUNICATION ET PUBLICATION
L’ internet, et plus spécifiquement le courrier électronique, a grandement favorisé le développement de réseaux et la promotion de la communication entre les chercheurs africains dans le domaine des sciences sociales, mais aussi entre ces derniers et les spécialistes internationaux. L'accès à cette nouvelle technologie reste malgré tout inégal et dépend du coût des installations, ainsi que de la disponibilité et de la fiabilité des lignes téléphoniques. Les spécialistes sud-africains sont les plus impliqués, bien qu'il existe également dans ce pays certaines différences. Ainsi, les institutions historiquement blanches jouissent de plus grandes capacités technologiques que les institutions historiquement noires, selon un schéma que l'on retrouve sur tout le continent. Par ailleurs, les chercheurs pouvant obtenir un accès électronique auprès d'une ONG ou d'un institut de recherche ont plus de chance d'avoir accès au courrier électronique que ceux qui travaillent uniquement dans les universités. L'accès à l'Internet est moins courant, même si plusieurs réseaux importants comme le CODESRIA possèdent leur propre site web. Des organismes donateurs, tels que la Banque mondiale, le Centre de recherche pour le développement international (CRDI) ainsi que les fondations Ford et Rockefeller, se sont engagés dans des programmes d'expansion de l'accès à l’internet pour les spécialistes. Ainsi, en 1997, la Banque mondiale a inauguré son université virtuelle africaine. Son effort premier porte cependant sur les sciences naturelles, et, parmi les sciences sociales, l'économie. La qualité et la quantité des points de diffusion des résultats de recherches sont touchées par les réalités économiques et technologiques. Même si la faible dimension des marchés intérieurs n'encourage pas la publication, de nouvelles maisons d'édition dans le domaine des sciences sociales ont fait récemment leur apparition. Le CODESRIA et les SAPES (Southern African Political Economy Séries), notamment, publient un nombre important d'ouvrages et de revues, disponibles dans plusieurs région, même si leur prix est tel que peu de chercheurs peuvent se permettre de les acheter. De plus, on trouve une grande quantité de « littérature grise », le plus souvent des rapports de consultants, accessibles principalement pour les agences ayant commandé la recherche.

En règle générale, les spécialistes africains des sciences sociales sont très ouverts aux recherches effectuées ailleurs, et désireux d'y avoir accès. Le problème réside dans la disponibilité et donc dans le coût des documents, les bibliothèques universitaires devant faire face à de sévères restrictions budgétaires. Le problème de la langue, par ailleurs, se retrouve surtout dans la division français/anglais. Les spécialistes de l'Afrique francophone n'ont qu'un accès limité à la littérature spécialisée de langue anglaise à cause des réseaux auxquels ils appartiennent et de leur connaissance limitée de l'anglais (il est important de remarquer ici que, dans leur cas, l'anglais est, au mieux, une troisième langue). La réciproque est vraie pour les chercheurs anglophones qui ont certainement plus de difficultés à lire le français que leurs homologues francophones n'en ont à lire l'anglais. Dans les pays lusophones, les chercheurs sont confrontés à une double contrainte, une grande partie des publications se faisant soit en anglais, soit en français.

INTERACTION AVEC LES DÉCISIONS POLITIQUES

Comme nous l'avons mentionné ci-dessus, l'interaction entre les chercheurs en sciences sociales et les décideurs est principalement déterminée par la situation politique et les conditions de la liberté universitaire propres à chaque pays. Beaucoup d'instituts de recherche récemment créés, tels que ceux qui ont été financés par le biais de l'Initiative africaine de la Banque mondiale pour le développement, incluent explicitement dans leur mandat ce genre d'interaction, surtout dans le domaine de la réforme économique et politique. Certains spécialistes des sciences sociales mènent des recherches pour le compte d'un gouvernement dans des domaines comme la santé ou l'éducation, même si leur rôle effectif dans la formulation des politiques varie. Dans de nombreux pays, des spécialistes sont détachés dans divers ministères ou au sein des comités nationaux des sciences. Dans ce dernier cas, cependant, ils exercent beaucoup moins d'influence que les chercheurs en sciences naturelles. En ce qui concerne le secteur privé, l'interaction reste minimale, principalement à cause de sa relative fragilité dans de nombreux pays africains. II faudra attendre de voir quelle influence auront les réformes en faveur de la privatisation pour savoir si la situation risque de changer. L'exception majeure reste l'Afrique du Sud, où les marchés intérieurs ont créé pour les entreprises nationales et étrangères une demande d'études de marché.


Mots clés


Le CODESRIA
Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), dont le quartier général est situé à Dakar (Sénégal), est une ONG panafricaine. Créé en 1973, ce conseil est composé d'instituts de recherche africains, de facultés des sciences sociales de diverses universités africaines ainsi que d'organisations professionnelles. II jouit d'un statut d'observateur et il a passé un accord de collaboration avec l'Organisation de l'unité africaine (OUA). Ses fonds proviennent de dons versés par certains gouvernements africains, par des organismes bilatéraux d'aide au développement et par des fondations privées, ainsi que des cotisations de ses membres et de la vente de publications. Le conseil se fixe quatre objectifs principaux:
- Développer les sciences sociales en Afrique en mobilisant toute la communauté africaine des sciences sociales, dans le but d'entreprendre des recherches fondamentales ou axées sur la résolution de problèmes spécifiques, directement liés aux besoins du peuple africain;
-Promouvoir la coopération et la collaboration entre les universités africaines, les instituts de recherche et de formation et les associations professionnelles;
- Promouvoir la publication et la diffusion des résultats des recherches effectuées par les chercheurs africains;
- Promouvoir et défendre le principe de l'indépendance de la pensée et de la recherche ainsi que la liberté des chercheurs.
Depuis sa création, le CODESRIA a soutenu la recherche par le biais de groupes de travail multinationaux. Chaque groupe est constitué de dix ou vingt chercheurs spécialisés dans des disciplines différentes et provenant de divers pays, travaillant sur un thème commun et dirigé par un ou deux coordinateurs. Le CODESRIA fournit également une aide à un grand nombre de groupes de travail nationaux. II s'agit de groupes formés par les chercheurs eux-mêmes, au sein d'un même pays, et dans lesquels ils travaillent sur un thème de leur choix. Le CODESRIA
garantit la publication et la distribution des résultats de leurs recherches par le biais de sa Book Series, après un nécessaire contrôle par les pairs. Le CODESRIA fournit également des fonds de démarrage couvrant le coût des réunions et les frais de production locale. Le troisième type d'activité de recherche est connu sous le nom d'« activités non programmées ». II s'agit ici d'organiser des rencontres réunissant des spécialistes de sciences sociales et des responsables politiques au niveau panafricain, afin qu'ils discutent des importantes questions contemporaines qui touchent directement les pays africains.
En 1988, le CODESRIA a amorcé un « programme de petites bourses d'étude » pour la réalisation de thèses dans les universités africaines. Le but de ce programme est de renforcer les formations de troisième cycle déjà existantes. Le CODESRIA publie les mémoires et les thèses, qui sont d'abord soumis au contrôle des pairs. En 1983, le CODESRIA a également créé un Centre d'information et de documentation. Ce centre a pour objectif principal d'offrir une aide bibliographique aux groupes de recherche du CODESRIA, aux chercheurs indépendants ainsi qu'à d'autres centres de documentation et bibliothèques, par le biais de services de conseils et de références, et, dans un avenir proche, très probablement, d'un service en ligne.

Le CODESRIA encourage par ailleurs la mise en place d'organisations professionnelles dans le domaine des sciences sociales en Afrique. II collabore avec un grand nombre d'organisations des Nations unies, comme l'UNESCO, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), mais aussi avec un certain nombre d'organismes internationaux tels que le Conseil international des sciences sociales et le Comité de coordination interrégional des associations de développement.
UNESCO
Bureau régional de Dakar



L’OSSREA
L'Organisation pour la recherche en sciences sociales en Afrique orientale et australe (OSSREA) a été créée en 1980 à Addis-Abeba, en Éthiopie, avec pour objectif de couvrir l'Afrique orientale. Elle a aujourd'hui étendu ses activités de recherche et de formation aux pays de l'Afrique australe. Ses objectifs sont les suivants: promouvoir la recherche en sciences sociales, favoriser les échanges d'idées et de publications entre chercheurs, encourager la formation des spécialistes africains dans le domaine des sciences sociales et offrir des bourses de recherche et de formation. Le Cinquième Congrès de l'OSSREA, qui s'est déroulé au Cap en 1996, a redéfini la mission et la stratégie à long terme de l'organisation comme étant la promotion d'une tradition africaine distincte dans le domaine des sciences sociales. On trouve aussi dans les priorités de recherche et de formation de l'OSSREA un concours pour des petites bourses d'étude, des ateliers de méthodologie en sciences sociales associées pour les études de genre, un programme de recherche sur l'environnement, le pastoralisme et les cultures sèches en Afrique, et le financement de nombreux travaux de recherche portant sur toute une variété de sujets. L'OSSREA publie des ouvrages et des rapports relatifs à divers thèmes, ainsi que l'Eastern African Social Science Research Review.
Source: Rapport annuel de l'OSSREA-1997.